Le gouvernement a lancé hier un grand débat public sur les choix énergétiques.
Un grand débat national sur les questions énergétiques. Parler de centrales nucléaires, de biomasse ou d'éolien pendant plusieurs semaines, un peu partout en France : voilà le grand dessein de Nicole Fontaine, ministre déléguée à l'Industrie. Hier, cette dernière a présenté, le mode d'emploi de sa grand-messe médiatique. Et tant pis si le débat risque de ne pas changer grand-chose à la volonté du gouvernement de relancer le programme nucléaire français. Mais, hier, Nicole Fontaine a tout de même tenu à soigner la forme : un site web a été spécialement créé pour l'occasion, et six forums thématiques seront organisés à travers la France, deux à Paris à la mi-mars et à la fin mai, et quatre en régions (Strasbourg, Rennes, Bordeaux et Nice). Le tout cornaqué par un comité des sages pour veiller au pluralisme (composé du sociologue Edgar Morin, du scientifique Pierre Castillon et du journaliste de M6, Marc Lesggy), un comité exécutif et enfin un député (Jean Besson, UMP), dépêché pour jouer la courroie de transmission auprès des élus. Cette campagne est censée influencer un projet de loi, prévu à l'automne, sur les grandes orientations de la politique énergétique française pour les trente ans à venir. Déminer. «C'est une grande première, c'est un pari», a reconnu Nicole Fontaine. En tout cas, un exercice casse-gueule. Trop d'intervenants, c'est prendre le risque d'aboutir nulle part. Mais réserver la tribune aux seuls experts de la nucléocratie, c'est réveiller immédiatement les associations antinucléaires. Dès dimanche, le collectif Sortir du nucléaire avait d'ailleurs pris les devants en exigeant «un même temps d'expression pour le gouvernement, les entreprises comme EDF et Areva, et les opposants» à l'atome. Le gouvernement n'est pas dans cet état d'esprit. «L'un des objectifs de ces débats, c'est aussi de faire de la pédagogie. De déminer des sujets polémiques comme le nucléaire», expliquait il y a quelques semaines une source gouvernementale. En clair et dit de manière plus directe : préparer les esprits à une relance du programme nucléaire français. Car cela ne fait plus guère de doute : le gouvernement est maintenant bien décidé à donner son accord à la cons truction du fameux EPR (European Pressurized Reactor), ce réacteur du futur développé par le français Areva (holding qui contrôle le fabricant de centrales Framatome). «On devrait y aller», confiait une source gouvernementale, il y a quelques semaines. Bien sûr, hier, Nicole Fontaine n'a pas vendu la mèche. «Aucune décision d'aucune sorte n'a été prise», a-t-elle déclaré. Néanmoins, les rencontres parlementaires de l'énergie, qui ont eu lieu le 18 décembre dernier, et qui réunissaient de nombreux professionnels du secteur à l'initiative de François-Michel Gonnot, député UMP, n'ont fait que confirmer que le sujet EPR était, désormais, une affaire quasiment réglée. A écouter les participants à cette journée-débat, il ne faisait aucun doute que la France serait amenée à construire de nouvelles centrales nucléaires. De Roselyne Bachelot, la ministre de l'Ecologie, expliquant que le grand débat sur l'énergie «devra asseoir et crédibiliser les choix énergétiques, dont celui du recours au nucléaire», à Jacques Bouchard, le directeur de l'énergie nucléaire au Commissariat à l'énergie atomique, assurant que «le renouvellement du parc nucléaire, à l'horizon 2015, se fera avec une nouvelle génération de réacteurs».
Toute l'industrie nucléaire française est depuis plusieurs semaines sur le pied de guerre. Longtemps mutique sur le sujet, EDF a repris sa campagne de sensibilisation. En octobre dernier, à Lille, dans un colloque réservé aux professionnels, Xavier Lescoeur, le patron du pôle nucléaire d'EDF, déclarait : «Il est nécessaire de lancer la construction d'un démonstrateur EPR en France pour garder intactes la compétence, la technologie et la motivation, essentielles pour maintenir l'option nucléaire ouverte.» Une première. Car, jusqu'à présent, la direction générale d'EDF refusait de s'aventurer en public sur un dossier aussi polémique. Manifestement, elle se sent aujourd'hui parfaitement en confiance (lire ci-dessous). De leur côté, les équipes d'Areva font le siège de Bercy depuis des mois. «C'est épuisant», dit-on dans l'entourage de Nicole Fontaine. C'est que le groupe, présidé par Anne Lauvergon, aurait rêvé que le gouvernement fasse un signe en faveur de l'EPR avant même le début du débat public. Pour une raison simple : le leader mondial du nucléaire civil voudrait en vendre un à la Finlande, qui a lancé un appel d'offres en octobre. Ce serait évidemment plus facile si la France affichait clairement son intention de l'adopter sur son territoire. Le cabinet de Nicole Fontaine a tenu bon. «On n'allait quand même pas donner un accord avant le début du débat», dit-on à Bercy. Cela aurait fait effectivement très mauvais genre. Areva devra patienter encore quelques semaines....
A Matignon comme au sein de l'UMP, le lobby des pronucléaires est chez lui. Cela faisait bien longtemps que le lobby des pronucléaires n'avait pas eu d'aussi bons contacts avec un gouvernement. En tout cas, avec celui de Raffarin, il se sent chez lui. D'abord, rarement le corps des Mines, grand vivier des défenseurs de l'atome, n'avait eu autant de représentants à Bercy. Outre le conseiller en charge des questions d'énergie (un grand classique), le corps peut compter sur la fidélité de François Loos (ministre délégué au Commerce), mais surtout de Francis Mer, X-Mines et ancien administrateur d'EDF. Ce dernier a même nommé comme conseiller aux affaires parlementaires Pierre Tréfouret, ancien du Commissariat à l'énergie atomique (CEA), le temple des nucléocrates. Difficile de trouver une courroie de transmission plus efficace. Le plus troublant, c'est qu'il n'existe quasiment plus de contre-pouvoir à ce vieux lobby français au sein du gouvernement et de sa majorité. Ni au ministère de l'Environnement : Roselyne Bachelot étant devenue l'une des meilleures avocates du nucléaire. Ni même au sein des députés UMP sensibilisés aux problèmes d'écologie et d'environnement. Même au sein d'Ecologie Bleue, la composante environnement de l'UMP, on tombe nez à nez avec des vrais nucléocrates. Par exemple, Françoise Dutheil, membre du Parti radical et spécialiste des questions de nucléaire au sein d'Ecologie Bleue, est carrément une ancienne ingénieure du CEA. Une vraie zélote de l'atome qui n'hésite pas à écrire une note intitulée : «Pourquoi le retraitement du combustible nucléaire est-il indispensable ?» (octobre 2002). Depuis plusieurs semaines, Ecologie Bleue, animée par Patrice Hernu, membre de l'UMP, multiplie les consultations avec les principaux représentants de la filière nucléaire française pour alimenter le futur débat parlementaire.
Grégoire BISEAU et Nicolas CORI
Source : Libération
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